Les relations mère-fille sont souvent traversées d’une intensité particulière.
Bien sûr, de nombreuses femmes entretiennent avec leur mère un lien tendre, sécurisant, complice.
Mais beaucoup d’autres connaissent une relation conflictuelle et douloureuse : distance affective, difficulté à se confier, absence de tendresse, tensions permanentes, colère sourde. Parfois jusqu’au rejet brutal, aux accès de rage qui laissent ensuite place à une immense culpabilité et une profonde tristesse.
La mère est la première figure importante de notre vie. Celle dont on attend l’amour, la protection, la reconnaissance. Et pourtant, c’est souvent avec elle que le lien devient le plus chargé émotionnellement, le plus contradictoire, le plus difficile à démêler.
Pourquoi cette relation fondatrice peut-elle générer chez nous autant de rejet et de colère ? D’où vient cette peur si fréquente de « devenir comme sa mère » ?
Cette peur porte un nom : la matrophobie.
La matrophobie : une peur plus qu’un rejet
Popularisé par la poétesse féministe Adrienne Rich puis remis au centre des discussions par Claire Richard dans son livre Pardonner à nos mères, ce concept désigne la peur, souvent inconsciente, qu’éprouvent certaines filles de ressembler à leur mère.
La matrophobie n’est pas une haine de la mère.
C’est quelque chose de plus intime, de plus complexe : la peur de son destin.
Ou plus précisément, la peur d’hériter de ce que sa mère a dû devenir pour survivre.
Le lien avec la mère est souvent le premier espace d’identification. Et beaucoup de filles ont grandi en observant leur mère s’oublier, taire ses besoins, se sacrifier, se résigner, supporter l’inacceptable…
Alors, souvent inconsciemment, une stratégie se met en place : prendre le contre-pied.
Ne pas « devenir comme elle » traduit souvent moins un rejet de la personne qu’est leur mère qu’une volonté d’émancipation par rapport à la condition féminine qu’elle incarne, marquée par des renoncements, des contraintes, des blessures ou des formes de soumission intériorisées.
La matrophobie ne parle donc pas seulement des mères.
Elle raconte surtout l’impact du patriarcat sur les femmes, les familles et les relations intimes et affectives.
Derrière le conflit, un système
Les conflits mère-fille ne peuvent pas être compris uniquement à l’échelle individuelle.
Si souvent le conflit persiste, s’installe durablement ou devient destructeur, il faut aussi regarder le contexte plus large dans lequel cette relation s’inscrit.
Car la relation entre une mère et sa fille ne naît pas hors du monde.
Elle est traversée par les normes sociales, les rapports de domination, les injonctions faites aux femmes depuis des générations :
- être désirables mais pas « trop »,
- être gentilles,
- ne pas déranger,
- tenir coûte que coûte,
- faire des compromis,
- accepter certaines violences comme normales.
Les mères transmettent souvent ces règles à leurs filles. Pas forcément pour les contrôler. Souvent pour les protéger.
Mais en cherchant à préparer leurs filles au monde tel qu’il est, elles se font le relais du point de vue masculin et des injonctions sociétales et perpétuent malgré elles des normes sexistes qui les ont elles-mêmes contraintes, limitées, et blessées.
Souvent, ces blessures ne ressemblent pas à des violences spectaculaires.
Elles ressemblent à des phrases répétées pendant vingt ans :
« Fais attention à ton poids. »
« Tu vas sortir habillée comme ça ? »
« Les hommes n’aiment pas les filles trop intelligentes. »
« Sois raisonnable. »
« C’est pas fait pour toi. »
Ces phrases, beaucoup de femmes les ont entendues très tôt. Très souvent, elles ne sont pas la marque d’une cruauté mais bien plutôt de la peur. La peur que leur fille soit rejetée, blessée, humiliée, maltraitée. Dans un monde dont les règles sont encore établies par les hommes.
Et c’est là toute la tragédie de cette relation : mère et fille se retrouvent souvent prises dans les mêmes injonctions. La mère tente de protéger sa fille d’un système qu’elle connaît trop bien. La fille, elle, ressent souvent cette transmission comme une violence supplémentaire.
L’archétype impossible de la « bonne mère »
Parler de matrophobie ne signifie pas faire le procès des mères.
Car dans la majeure partie des cas, elles font ce qu’elles peuvent.
La figure de la « bonne mère » hante profondément les relations mère-fille.
Elle pèse sur les mères, sommées d’être parfaites. Mais elle pèse aussi sur les filles, qui jugent souvent leur mère à travers un idéal impossible à atteindre.
Comme la féminité, la maternité est définie par un ensemble de normes souvent contradictoires et impossibles à tenir :
- être présentes mais pas fusionnelles,
- douces mais pas faibles,
- féminines mais pas superficielles,
- ambitieuses mais toujours disponibles,
- attentives mais jamais étouffantes.
Quoi qu’elles fassent, les mères auront le sentiment d’échouer quelque part.
Le psychanalyste Donald Winnicott parlait de la mère « suffisamment bonne ». Pas parfaite. Suffisamment bonne.
Cette idée est précieuse parce qu’elle remet un peu d’humanité dans la maternité.
Aucune mère ne transmettra uniquement du beau, du sain, du réparateur. Et aucune fille ne traversera l’enfance sans blessures. Non pas parce que les mères seraient méchantes ou déficientes, mais parce qu’elles sont humaines.
Beaucoup de femmes ont manqué des mêmes choses : de tendresse, d’encouragements, de démonstrations d’affection, de mots valorisants.
Ce manque ne dit pas seulement quelque chose des mères individuellement. Il raconte aussi une histoire collective : celle de femmes qui, elles-mêmes, n’ont souvent pas reçu ce qu’elles auraient eu besoin de transmettre.
Nos mères et nos grand-mères ont souvent grandi dans des générations où parler de ses émotions était tabou, où la thérapie était inaccessible ou stigmatisée, où la souffrance psychique devait être tue.
Cela n’efface pas les blessures. Mais cela les replace dans une histoire plus vaste.
Comment trouver une relation apaisée ?
Prendre conscience de ces mécanismes ne suffit pas toujours à réparer une relation mère-fille. Mais comprendre ce qui se joue permet parfois de déplacer le regard, de sortir de la culpabilité, du rejet pur ou de l’incompréhension totale.
Il s’agit d’essayer de penser cette relation autrement : avec davantage de nuances, de lucidité et, parfois, un peu plus de douceur.
Peut-on aimer sa mère et lui en vouloir ?
C’est sans doute l’un des plus grands tabous féminins.
Beaucoup de filles ressentent une colère immense envers leur mère, accompagnée d’une culpabilité terrible. Comme s’il était interdit de reconnaître qu’on avait été blessée par celle qui nous aime.
Mais comprendre le contexte dans lequel une mère a vécu ne doit pas empêcher de reconnaître ce que l’on a ressenti.
Peut-être que grandir, finalement, c’est apprendre à sortir des oppositions simplistes. Comprendre qu’on peut :
- aimer sa mère ET lui en vouloir,
- être reconnaissante ET blessée,
- admirer certains aspects d’elle ET souffrir d’autres,
- comprendre son histoire ET poser des limites,
- pardonner… ou non.
Apprendre le « ET », c’est peut-être ce qui permet enfin de regarder cette relation dans toute sa complexité.
Oui, certaines paroles nous ont blessées.
Oui, certaines transmissions ont laissé des traces.
Mais beaucoup de mères faisaient aussi comme elles pouvaient avec leur époque, leurs propres blessures, leurs propres manques et leurs propres peurs.
Cela n’efface rien. Mais cela permet parfois de regarder cette histoire avec davantage de nuance. Pas une douceur qui excuse tout. Une douceur qui complexifie.
Et dans un monde qui pousse sans cesse les femmes à être soit des victimes parfaites, soit des mères parfaites, apprendre à tenir ensemble toutes ces contradictions est peut-être déjà une forme d’apaisement.
Pardonner… ou pas
Depuis quelques années, le pardon est souvent présenté comme un accomplissement. Comme si toute histoire devait forcément se réparer.
Il existe des relations où le pardon devient possible et profondément réparateur.
D’autres où l’on apprend à aménager le lien différemment.
Et d’autres encore où couper les ponts devient nécessaire pour se protéger.
Car certaines blessures restent profondes. Certaines mères ne reconnaîtront jamais ce qui a été vécu. Certaines relations continuent d’abîmer.
Le pardon ne doit pas devenir une nouvelle injonction culpabilisante.
Toutes les options sont légitimes.
Et, même si cela est tabou, parfois l’apaisement ne passe pas par le rapprochement, mais par la distance.
Et c’est très bien ainsi.
Comprendre ce qui se joue pour transformer sa relation à ses propres filles
Essayer de comprendre les mécanismes à l’œuvre permet de voir autrement la relative impuissance d’une mère : non comme un défaut de caractère, mais comme le résultat de ce qu’elle a elle-même traversé.
Cela oblige aussi à regarder tout ce qui entourait la relation :
- la place du père,
- les violences invisibles,
- la précarité,
- les injonctions sociales,
- la solitude maternelle,
- les modèles transmis.
Comprendre ce qui nous a manqué permet parfois de devenir plus attentives à ce que nous transmettons à notre tour.
Nos générations disposent aujourd’hui d’outils que beaucoup de femmes avant nous n’avaient pas : la thérapie, les livres, les podcasts, les espaces de parole.
Il ne s’agit pas de dire que la thérapie résout tout. Mais nous ne pouvons plus faire semblant de ne pas savoir. Nous pouvons nous interroger sur ce que nous transmettons, réfléchir à nos schémas, reconnaître nos blessures et, avec le temps, faire notre mea culpa auprès de nos propres filles.
Et cela peut être profondément réparateur – pour toutes.
Le dialogue peut transformer une relation
Quand il est possible, le dialogue peut changer énormément de choses.
Pouvoir dire : « Voilà ce qui m’a blessée. »
Et être entendue.
Sans minimisation.
Sans : « Tu exagères. »
Sans : « Avec tout ce que j’ai fait pour toi… »
Être réellement écoutée ouvre parfois une possibilité de rapprochement incroyable.
Mais entendre les reproches de ses enfants est extrêmement difficile. Aucune mère ne veut découvrir qu’elle a blessé son enfant. Pourtant, les relations les plus apaisées sont souvent celles où chacune accepte de sortir de la défense pour entrer dans l’écoute.
Quand une mère et sa fille parviennent à se parler comme deux femmes qui se reconnaissent mutuellement dans leur vécu, quelque chose peut bouger.
Non pas pour effacer le passé, mais pour ouvrir la porte vers une transformation et un apaisement de la relation.
Arrêter d’attendre l’impossible
Grandir, parfois, c’est aussi accepter que notre mère ne sera jamais exactement celle dont nous avions besoin.
Pas forcément parce qu’elle ne nous aime pas.
Mais parce qu’elle ne sait pas.
Ou ne peut pas.
Ou n’a jamais appris elle-même.
Cette acceptation peut être profondément douloureuse. Mais elle peut aussi devenir libératrice.
Parce qu’à partir de là, il devient possible d’aller chercher ailleurs ce qui nous manque :
- auprès d’amies,
- dans d’autres figures maternelles,
- dans des relations choisies,
- ou en apprenant progressivement à se le donner à soi-même.
Sans culpabilité.
Sans colère infinie.
Sans attendre de l’autre l’impossible.
La matrophobie est un sujet délicat parce qu’il touche à quelque chose de très intime : le lien à celle qui nous a donné la vie. Mais en le regardant en face, il devient possible de sortir du rejet pur, de comprendre les mécanismes à l’œuvre et peut-être, avec le temps, de transformer cette peur ou cette colère en quelque chose de plus doux, de plus conscient, de plus apaisé.
L’enjeu n’est certainement pas de devenir des femmes parfaites, ni des mères parfaites.
Peut-être simplement des femmes conscientes de ce qu’elles transmettent, et capables, peu à peu, de choisir ce qu’elles souhaitent transmettre… et ce qu’elles souhaitent réparer.
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* Sources :
Ce texte est librement inspiré du livre de Claire Richard Pardonner à nos mères aux éditions Les Renversantes.
Je vous invite aussi à écouter cette interview très intéressante
Ce que le patriarcat fait à nos relations mère /fille
Et ce podcast
Tout sur nos mères (1/2) : Mémoires de filles | Un podcast à soi | ARTE Radio Podcasts
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