Cet été, il y a eu à nouveau un grand tournant dans ma vie.
Après plusieurs années à vivre seule, j’entame une nouvelle vie à deux sous le même toit. Emménager avec mon amoureux est une grande joie pour moi.
Et si ces dernières semaines ont été largement tournées vers ma vie amoureuse, c’est aussi une autre forme d’amour qui m’a accompagnée et traversée : l’amitié.
Car oui, l’amitié, quoi qu’on en pense et surtout qu’on en dise, est bien une forme d’amour.
Pourtant, la société, elle, semble l’entendre autrement…
Ces liens qui traversent le temps
Recommencer une vie à deux, quitter la maison qui a vu mes filles grandir, trier mes affaires, reconstruire un quotidien… Ces dernières semaines ont été intenses, physiquement et émotionnellement.
Et pendant toute cette période, mes amies ont été là.
Elles sont venues m’aider, m’épauler, chacune à sa manière, avec ses possibilités, son énergie, son temps.
Au-delà de l’aide concrète, il y avait leur présence.
Cette sensation précieuse de ne pas être seule lorsque la vie bouge.
Et puis il y a celles qui sont loin, celles que je n’ai malheureusement pas beaucoup contactées pendant ces mois particuliers.
Un simple appel, et tout est comme avant.
Auprès d’elles, alors que tout est chamboulé autour de moi, je retrouve quelque chose de stable, de solide, de profondément réconfortant.
Les grandes amitiés ont cette capacité extraordinaire à traverser le temps sans perdre leur évidence.
Puis il y a eu les mariages auxquels j’ai assisté cet été.
Ce qui m’a frappée, ce n’est pas seulement deux personnes qui célébraient leur amour. C’est aussi tous ces amis qui les entouraient.
Ces amis qui se connaissent depuis le lycée, l’université, parfois depuis l’enfance. Qui ont accompagné les moments heureux comme les périodes difficiles. Qui ont vu les mariés avancer dans la vie, et ont contribué, eux aussi, à faire d’eux les personnes qu’ils sont devenues.
Et leurs discours ressemblaient souvent à de véritables déclarations d’amour.
Quelques semaines plus tard, j’ai été confrontée à une situation bouleversante. Une amie très proche d’une de mes filles a été victime d’un grave accident. Pendant plusieurs jours, sa vie a été en jeu.
Ses amies se sont immédiatement organisées. Elles se sont rassemblées dans un appartement près de l’hôpital, sont restées ensemble, se sont relayées à son chevet, ont épaulé sa famille, se sont soutenues dans cette épreuve si difficile.
Elles ont été là. Pour leur amie, mais aussi les unes pour les autres.
En les regardant, je me suis dit qu’elles formaient, elles aussi, une famille.
Pas une famille de sang. Une famille choisie.
Une famille constituée au fil des années par les expériences partagées, la confiance, les souvenirs, les épreuves et l’amour.
Je me suis alors demandé : pourquoi appelons-nous toutes ces preuves d’amour simplement de l’amitié ?
Quand l’amitié reste invisible
Depuis l’enfance, nous sommes tellement conditionnées à associer l’amour au couple que nous avons parfois du mal à nommer autrement les liens qui comptent profondément dans nos vies.
On parle d’amour amoureux, d’amour maternel, d’amour filial.
Et l’amitié ?
Comme si elle appartenait à une autre catégorie.
Une catégorie plus légère, secondaire, presque anecdotique.
Notre société sait très bien célébrer l’amour de couple.
Il existe des cérémonies, des anniversaires de mariage, la Saint-Valentin, des statuts juridiques, des droits successoraux, des congés…
Pour l’amitié, en revanche, il n’existe aucun cadre.
Pas de statut.
Pas de cérémonie reconnue.
Pas de droits spécifiques.
Et c’est particulièrement visible lorsque la vie nous confronte à des situations difficiles.
À l’hôpital, par exemple, les liens familiaux et conjugaux sont reconnus. Mais qu’en est-il de la personne qui a traversé les années à nos côtés et qui, parfois mieux que la famille, connaît nos souhaits, notre histoire, nos fragilités ?
Si demain quelque chose arrivait à ma meilleure amie, j’aurais envie de pouvoir être auprès d’elle. La soutenir, l’accompagner, être là pour elle et pour ses enfants.
Mais quel serait mon statut ?
Aucun.
Pourquoi l’amitié n’a-t-elle pas de statut ?
C’est une question qui me travaille de plus en plus.
Nous pouvons être profondément liés à quelqu’un sans vivre avec cette personne, sans partager nos revenus, sans avoir d’enfants ensemble, sans être mariés ou pacsés.
Et compter l’une sur l’autre pour les moments les plus importants de notre vie.
Alors pourquoi le droit reconnaît-il si peu ces liens ?
Peut-être parce que l’amitié repose précisément sur quelque chose de très différent du couple.
Elle ne nécessite ni contrat, ni cohabitation, ni reproduction.
Elle n’a pas nécessairement de projet commun à construire.
Elle échappe aux normes, aux règles, aux stéréotypes qui ont longtemps organisé nos façons d’aimer et de vivre ensemble
Elle existe simplement parce que deux personnes — ou davantage — ont choisi de se retrouver.
L’amitié n’a peut-être pas d’autre but que le plaisir d’être ensemble.
Et c’est justement cette liberté qui fait sa beauté.
Mais cette liberté peut aussi devenir une fragilité lorsque la vie nous confronte à des situations où un statut devient nécessaire.
Heureusement, les choses commencent à bouger.
Des voix s’élèvent aujourd’hui pour réfléchir à de nouvelles formes de reconnaissance des liens d’amitié : permettre à un ami proche d’être davantage reconnu auprès d’un enfant, faciliter certains congés pour accompagner un ami malade, reconnaître la place d’un proche dans les situations de dépendance ou de deuil, imaginer de nouvelles formes de protection ou de transmission.
Les choses bougent un peu, enfin, pour essayer de réduire le décalage entre la valeur réelle de l’amitié et la place que nous lui accordons dans notre société.
Mettre du « ET » dans sa vie
Si nous avons parfois du mal à parler d’amour quand il s’agit d’amitié, c’est peut-être aussi parce que nous avons longtemps appris à penser nos relations en termes de choix.
Le couple ou les amis.
La famille ou les autres.
Comme s’il fallait constamment décider de ce qui aurait le droit d’occuper une place importante dans notre existence.
Or, je crois de plus en plus à une autre manière de vivre.
À la possibilité de mettre du ET dans sa vie.
Je peux aimer mon compagnon ET aimer profondément mes amies.
Je peux construire une nouvelle vie à deux ET conserver les liens qui m’ont accompagnée jusqu’ici.
Je peux être engagée dans mon couple ET avoir une vie riche en dehors de lui.
Je peux aimer ma famille ET considérer certaines amitiés comme essentielles.
Ce « ET » est précieux.
Parce qu’il nous rappelle que l’amour n’est pas un gâteau dont il faudrait se partager les parts.
Aimer quelqu’un ne retire rien à l’amour que nous portons aux autres.
Et dans un couple, cela me semble même essentiel.
Chacun doit pouvoir conserver ses amitiés, ses espaces, ses liens, ses personnes ressources.
Parce qu’aucun couple ne peut — et ne devrait — devenir l’unique réponse à tous nos besoins affectifs.
La richesse d’une relation à deux tient aussi à la richesse des vies que chacun continue de construire autour d’elle.
Et si nous avions besoin de nouveaux modèles ?
Je repense aux jeunes que j’ai vus cet été, entourés de leurs tribus d’amis.
À ma fille qui prépare son mariage et qui souhaite une fête où ses amis auront une place immense.
À ces jeunes qui se sont serré les coudes lorsque leur amie était entre la vie et la mort.
À mes propres amies si présentes lorsque ma vie était en plein chamboulement.
À toutes ces amitiés qui traversent les décennies.
Et je crois qu’il est temps de regarder autrement ce que nous appelons « l’amitié ».i
Pas comme une relation sympathique, agréable, importante certes, mais finalement secondaire.
Mais comme une véritable forme d’amour.
Une forme d’amour libre, choisi, souvent extrêmement engagé.
La question ne me semble plus seulement être de savoir comment cultiver nos amitiés. Mais bien plutôt : comment accorder plus de reconnaissance à ces liens qui ont une place si essentielle dans nos vies ?
Pourquoi faudrait-il être conjoint pour avoir des droits auprès de quelqu’un ?
Pourquoi faudrait-il être de la même famille pour pouvoir être présent dans les moments importants ?
Pourquoi faudrait-il vivre ensemble pour pouvoir être considéré comme une personne essentielle ?
Nos vies évoluent. Nos façons d’aimer aussi.
Nous nous séparons, nous recomposons nos familles, nous choisissons parfois de ne pas vivre en couple ou de ne pas avoir d’enfants.
Et dans toutes ces nouvelles configurations, nos amis sont souvent là.
Il est temps, collectivement, de leur faire une vraie place.
Pas à la place du couple.
Pas à la place de la famille.
Mais à leur côté.
Car une vie riche n’est pas une vie dans laquelle nous avons trouvé « la bonne personne »…
Mais une vie dans laquelle nous avons eu la chance de trouver LES bonnes personnes.
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